Reflet des mes expériences et de mes découvertes, cet espace est consacré au Moyen-Âge et à la Renaissance.
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MAÎTRE DE TŘEBOŇ (actif dans la seconde moitié du XIVe siècle), Adoration de Jésus, c.1380.
Détrempe sur panneau, Hluboká, Galerie Alsová Jihoceská.
« [Marie parle :] “Lorsque la joie de notre Père fut ternie par la chute d’Adam, au point de faire place au courroux, la sagesse éternelle de la toute puissante divinité usa de moi pour
atténuer les effets de cette colère. Le Père me choisit alors comme épouse, afin d’avoir quelque chose à aimer, puisque son épouse bien-aimée, l’âme noble, était morte ; le Fils m’élut comme
mère, et le Saint-Esprit me prit comme amante. Je fus ainsi à moi seule l’épouse de la sainte Trinité et la mère des orphelins. […] Lorsque je devins ainsi mère de nombreux enfants esseulés, mes
seins se gonflèrent tant du lait pur et immaculé de la vraie charité généreuse que j’allaitais les prophètes avant d’être née. Puis, dans mon adolescence, j’ai allaité Jésus. Ensuite, dans ma
jeunesse, j’ai allaité l’épouse de Dieu, la sainte chrétienté, auprès de la croix où je me tenais, asséchée par l’affliction, lorsque le glaive des souffrances subies dans sa chair par Jésus
s’est enfoncé spirituellement dans mon âme.” […]
Dame, il faut encore que tu nous allaites, nous aussi, car tes seins sont encore si pleins que tu ne peux pas vraiment te tarir. Si tu ne voulais plus allaiter, le lait te ferait très mal, car en
vérité j’ai vu tes seins si gonflés que sept jets ont jailli à la suite de l’un d’eux et ont giclé sur mon corps et sur mon âme. A cet instant même tu m’as soulagée d’un tourment qu’aucun ami de
Dieu ne peut subir sans souffrir profondément. Tu devras continuer à allaiter de cette façon jusqu’au jour du Jugement dernier ; alors tu pourras te tarir, car les enfants de Dieu et tes
enfants seront sevrés et entrés en adulte dans la vie éternelle. Ah, alors nous aurons le plaisir indicible de connaître et de voir et ce lait et ce sein sur lequel Jésus a si souvent porté sa
bouche ! ».
MECHTILD DE MAGDEBOURG (c.1207 ?-c.1282 ?), Das Fliessende Licht der Gottheit (Cette lumière de ma divinité),
Livre I, 22, 35 (deuxième moitié du XIIIe siècle, traduction de René Pérennec).
Musique :
Cantio Jesu dulcis mater bona, extraite du Graduel
Latino-Bohemicus (XVIe siècle) de la Bibliothèque
de l’Université de Prague (Ms. VI B 24). [Paraphrase
du Salve Regina, datant sans doute du XVe siècle].
Universi
populi, chants sacrés à Prague du XIIe au XVe siècle. 1 CD Zig-Zag territoires ZZT060601.
MAÎTRE DE TŘEBOŇ
Vierge à l’enfant, dite de Roudnice, c.1380.
Technique mixte sur bois, Prague, Musée Národní, Couvent sainte Agnès.
[Texte chanté et traduction :
Jesus dulcis mater bona, mundi salus et patrona
supernorum civium,
O Maria, tu benigna Christi consors atque digna
voti nostris annue.
Ad te flentes suspiramus, te gementes invocamus
Eve proles misera,
O Maria, tu benigna …
Statum nostre paupertatis, vultu tue bonitatis
clementer considera,
O Maria, tu benigna …
Ave gemma preciosa, supra solem speciosa
virginale gaudium,
O Maria, tu benigna …
Pacem nobis sempiternam et ad lucem nos eternam
transfer post exilium,
O Maria, tu benigna …
O bonne mère du doux Jésus, salut du monde, patronne
des citoyens du ciel,
O Marie, toi qui as part au Christ, bonne et digne,
acquiesce à nos prières.
Nous soupirons vers toi en pleurant, et t’invoquons en gémissant,
engeance malheureuse d’Ève,
O Marie, toi qui as …
Regarde avec clémence notre état de pauvreté,
de ton visage de bonté,
O Marie, toi qui as …
Salut, gemme précieuse, plus brillante que le soleil,
joie virginale,
O Marie, toi qui as …
Donne-nous la paix éternelle, et à la lumière éternelle
mène-nous après notre exil,
O Marie, toi qui as …]
Hans MEMLING (c.1435-1494), Christ entouré d’anges, années 1480.
Panneau central d’un triptyque réalisé pour l’église Santa Maria la Real de Najera (Castille).
Huile sur bois, Anvers, Musée royal des Beaux-Arts.
Hans Memling est un peintre qui, après une phase de reconnaissance au XIXe siècle, est entré dans un purgatoire qu’il n’a quitté qu’à la fin des années 1960, grâce, notamment, aux
travaux de Jacques Foucart. Sa retenue a été jugée trop douce, voire mièvre, en comparaison du dramatisme déployé par un de ses maîtres, Rogier van der Weyden (c.1399-1464). Parmi les jugements
abrupts émis sur Memling, voici celui d’un historien d’Art particulièrement renommé :
« Cette notion de « détente » [caractéristique de la phase finale de la peinture de la Flandre] peut aussi caractériser ce type exemplaire de grand maître mineur que fut Hans Memling. […]
Lorsqu’il meurt, le 11 août 1494, il est le premier peintre de Bruges – et, après la mort de Petrus Christus, le seul véritable portraitiste –, l’un de ses cent quarante plus riches citoyens, et
réputé, selon les termes d’un compatriote admiratif, “avoir été en son temps le peintre le plus accompli et excellent de toute la chrétienté”.
La postérité n’a pas sanctionné ce panégyrique. Si Memling exerça une influence considérable dans l’orbite restreinte de son époque et de sa ville, “les générations suivantes jugèrent ses
créations faibles et pâles” [M.J. Friedländer, Memling, Amsterdam, s.d.] ; et si les romantiques et les victoriens estimèrent que sa suavité représentait le summum de l’art médiéval,
nous inclinons plutôt à le comparer à un compositeur tel que Felix Mendelssohn, qui parfois nous enchante, jamais ne nous choque et jamais ne nous transporte. Ses œuvres donnent une impression
d’à-la-manière-de, non parce qu’il s’inspire de ses devanciers (ce que firent et font toujours même les plus grands), mais parce qu’il ne réussit pas à en pénétrer le génie. »
Erwin PANOFSKY (1892-1968), Les Primitifs flamands, Harvard, 1971. Traduction française : Hazan, 1992, réédition 2003.
En miroir, ces mots sur Mendelssohn :
« Ce qui me semble représenter la principale qualité de Mendelssohn, c’est sa limpidité cristalline : en plein XIXe siècle, il a le malheur d’être équilibré ; sa musique ne constitue
pas la sublimation de quelque névrose mais reflète pleinement son amour de la vie. Cette limpidité sera maintes fois confondue avec de l’élégance facile et lui vaudra beaucoup de mépris. Mais
elle fait aussi de Mendelssohn un grand compositeur de musique religieuse. Dans la lignée de ses grands prédécesseurs qu’il admirait tant, elle lui permet de s’effacer devant la parole divine et
de la mettre en musique avec toute l’humilité requise. »
Philippe HERREWEGHE, Texte introductif à son enregistrement d’une anthologie de motets et psaumes de Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847), 1984.
Curieux voisinage que celui de Memling et de Mendelssohn, d’une pertinence, à mes yeux, à peu près égale à une comparaison entre Pablo Picasso (1881-1973) et Louis Couperin (c.1626-1661).
Pourtant, une mise en abyme entre arts plastiques (qu’il s’agisse de peinture ou de sculpture) et musique s’avère très souvent riche d’enseignements, en dépit du fait qu’en France, une large
partie de la critique universitaire s’obstine à l’ignorer. Encore faut-il que la perspective soit juste ; mettre en rapport des artistes qu’une distance temporelle importante sépare apporte peu,
si ce n’est quelques vues esthétisantes, et encore moins lorsqu’il s’agit de déverser, au passage, le peu d’appétence que l’on a pour l’un sur l’autre. Ainsi, on avait compris qu’Erwin Panofsky
n’appréciait guère Mendelssohn, ce « notaire élégant et facile » pour reprendre le mot cinglant de Debussy, mais a-t-il réellement perçu la spécificité de son langage ? Que condamne-t-il en
mettant dans un même sac Memling et Mendelssohn ? L’apparente facilité de leur art ? Le succès qu’ils ont connu de leur vivant et après leur mort ? Cette capacité à plaire au plus grand nombre et
non à une petite élite « d’initiés » ? J’invite le lecteur curieux à remplacer, dans le petit texte de Philippe Herreweghe, « Mendelssohn » par « Memling », « XIXe siècle » par «
deuxième moitié du XVe siècle », « musique » par « peinture », etc. Ce tour de passe-passe, pour insignifiant qu’il paraisse, se révèle finalement assez éloquent.
Pour ceux, enfin, qui souhaiteraient entrer plus avant dans le jeu des correspondances, je ne peux que les inciter à regarder l’œuvre de Memling proposée ici en écoutant l’extrait musical
figurant ci-dessous, puisqu’il s’agit d’une œuvre de Jacob Obrecht, contemporain géographique et chronologique du peintre, puis de se concentrer sur la fresque présentée ci-après en écoutant le
motet de Mendelssohn figurant en ouverture de ce billet. Ce jeu de miroirs-ci, pour modeste et imparfait qu’ils soit, a au moins un mérite : celui de ne pas être déformant.
Peter von CORNELIUS (1783-1867), Carl Heinrich HERMANN (1802-1880), Karl STÜRMER (1803-1881), Joseph KRANZBERGER (1814-1844), Le Jugement dernier (détail) : Le Christ et le chœur des anges, 1836-1840.
Fresque, Munich, Église Saint Louis.
Accompagnement musical :
1. Felix MENDELSSOHN BARTHOLDY (1809-1847),
Motet pour double chœur a cappella Ehre sei Gott in der Höhe, WoO 26 (1846).
La Chapelle Royale, Collegium Vocale Gent.
Philippe HERREWEGHE, direction.
Extrait de :
Psaumes
et motets. 1 CD Harmonia Mundi HMA 1951142 (collection « Musique d’abord »).
2. Jacob OBRECHT (c.1457/58-1505),
Motet Laudemus nunc Dominum (avant 1496).
The Clerks’ Group.
Edward WICKHAM, direction.
Extrait de:
Jacobus Barbireau,
Missa Virgo parens Christi (et œuvres sacrées d’Obrecht, Pullois et Pipelare). 1 CD ASV Gaudeamus CD GAU 188.
Miracle de Notre Dame : parturiente sauvée des flots.
Enluminure anonyme du recueil Fleur des histoires de Jean MANSEL (c.1400-c.1474), exécutée en France dans le 3e ou le 4e quart du XVe siècle.
Manuscrit Français 56, fol. 119v, Paris, Bibliothèque nationale de France.
Chanson m’estuet chanteir de la meilleur
Qui onques fust ne qui jamais sera ;
Li siens douz chanz garit toute doleur :
Bien iert gariz cui ele garira.
Mainte arme a garie ;
Huimais ne dot mie
Que n’aie boen jour
Car sa grant dosour
N’est nuns qui vous die. (…)
RUTEBEUF (c.1230 ?-c.1280/90 ?), C’est de Nostre Dame, I (Chanson de Notre Dame).
Musique :
Gautier de COINCY (c.1177?-1236), Marions nous, chanson extraite des Miracles de Nostre Dame (entre 1214 et 1236).
ALLA FRANCESCA
Extrait de :
Les Miracles de Nostre Dame. 1 CD Opus
111 OPS 30-146.
[Original et mise en français moderne du texte chanté :
Marions nous a la Virge Marie :
Nus ne se puet en lui mal marier.
Sachiez de voir, qui a lui se marie
Plus hautement ne se puet marier ;
Asseür est en air, en terre et mer
Qui bien la sert et bien la veut amer ;
Amons la tuit, en li n’a point d’amer ;
Ja ne faudra a pardurable vie
Qui de bon cuer la voudra reclamer.
Marions nous a la Virge Marie :
Nus ne se puet en lui mal marier.
Marions-nous à la Vierge Marie :
Nul ne peut être avec elle mal marié.
Sachez pour de vrai que celui qui a elle se marie
Plus hautement ne se peut marier ;
Il est protégé dans les airs, sur terre et en mer,
Celui qui la sert et bien la veut aimer ;
Aimons-la tous ; en elle point d’amertume ;
Jamais il ne manquera la vie éternelle,
Celui qui de bon cœur la voudra invoquer.
Marions-nous à la Vierge Marie :
Nul ne peut être avec elle mal marié.
Mise en français moderne du texte de Rutebeuf :
Il me faut chanter la dame la meilleure
Qui fut et qui sera jamais ;
Son doux chant préserve de tout chagrin :
Sera bien protégé celui qu’elle protègera.
Elle a sauvé bien des âmes ;
Et je ne doute absolument pas
Qu’un jour j’aurai bon heur,
Car de sa grande douceur
Il n’est personne qui puisse vous parler. (…)]
Le culte marial connut, au Moyen Âge, une faveur qui n’a été sérieusement écornée qu’avec l’émergence des idées de la Réforme, à partir de 1517, sous l’impulsion de Martin Luther (1483-1546).
Voici, le temps de quelques billets, un aperçu, aussi bref que subjectif, de la dévotion envers Marie, secours des humbles à la recherche d’une mère propre à les consoler de la douleur d’exister.
Simone MARTINI (c.1284-1344) Vierge de miséricorde, c.1308-1310.
Détrempe sur bois, Sienne, Pinacoteca nazionale.
« Vergine Madre, figlia del tuo figlio,
umile e alta più che creatura,
termine fisso d’etterno consiglio,
tu se’ colei che l’umana natura
nobilitasti sì, che ’l suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura.
Nel ventre tuo si raccese l’amore,
per lo cui caldo ne l’etterna pace
così è germinato questo fiore.
Qui se’ a noi meridïana face
di caritate, e giuso, intra ’ mortali,
se’ di speranza fontana vivace.
Donna, se’ tanto grande e tanto vali,
che qual vuol grazia e a te non ricorre,
sua disïanza vuol volar sanz’ali.
La tua benignità non pur soccorre
a chi domanda, ma molte fïate
liberamente al dimandar precorre.
In te misericordia, in te pietate,
in te magnificenza, in te s’aduna
quantunque in creatura è di bontate. (…) »
Die ti salvi Regina, extrait du manuscrit Magliabechiano
BR 18 conservé à Florence (début XIVe siècle).
LA REVERDIE
Extrait de :
Laude di Sancta Maria, veillée de chants de dévotion
dans l’Italie des Communes. 1 CD Arcana A34.
[Texte chanté (original et traduction) :
Die ti salvi, regina misericordiosa et avocata delli peccatori.
Tu se’ luminatrice delli intenebrati, sol per la scuritade del peccato. O vera genitrice, per te sian rivocati tutti gli erranti ch’ erran trangosciati sol per la lor fallença : tornali a
penitença dando a llor cognoscença di ben fare.
Que Dieu te sauve, reine miséricordieuse et messagère des pécheurs.
Tu es la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, à cause même de la noirceur du péché. O véritable mère, par toi que soient rappelés tous les errants qui errent remplis d’angoisse à cause
même de leur erreur : ramène-les à la pénitence en leur donnant la connaissance du bien faire.
Traduction du texte de Dante :
« Vierge mère, fille de ton Fils,
humble et haute plus que créature,
terme arrêté d’un éternel conseil,
tu es celle qui as tant ennobli
l’humaine nature, que son créateur
daigna se faire sa créature.
En ton ventre se ralluma l’amour,
par la chaleur duquel dans l’éternelle paix
ainsi a éclos cette fleur.
Ici, pour nous, tu es en son midi le flambeau
de la charité, et en bas, parmi les mortels,
tu es la vive fontaine d’espérance.
Dame, tu es si grande, et de valeur si haute,
que celui qui désire la grâce et à toi ne recourt point,
son désir veut voler sans ailes.
Ta bonté non seulement secourt qui demande,
mais d’elle-même, souvent, prévient la demande.
En toi miséricorde, en toi pitié,
en toi magnificence, en toi se rassemble
tout ce que dans les créatures il y a de bonté. »]
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