Reflet des mes expériences et de mes découvertes, cet espace est consacré au Moyen-Âge et à la Renaissance.
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jardin(s).
« Car ilz ont nouvelle pratique
De faire frisque concordance
En haulte et en basse musique,
En fainte, en pause et en muance ;
Et ont pris de la contenance
Angloise, et ensuy Dompstable ;
Pour quoy merveilleuse plaisance
Rend leur chant joieux et notable. »
Martin LE FRANC (c.1395?-c.1460?), Le Champion des dames (c.1440).
Les conflits et
les invasions qui constituent souvent leur douloureux corollaire ont parfois du bon. La guerre que l’on appelle « de Cent Ans » est demeurée, dans la mémoire collective, comme une des
périodes les plus sombres de l’histoire de France, avec, sur fond de peste noire, son cortège quasi-ininterrompu de déchirements, de privations, de mort. Pourtant, alors que les décennies
s’étendant du début du XVe siècle jusque dans les années 1430 vont se révéler comme une véritable asphyxie politique pour les forces en présence, les échanges culturels entre ces ennemis jurés
que sont Anglais et Français vont, eux, s’avérer particulièrement fructueux, particulièrement dans le domaine de la musique.
Le poète Martin Le Franc, cité ci-dessus, parlant de deux des musiciens les plus illustres de son époque, Guillaume Dufay (c.1397-1474) et Gilles Binchois (c.1400-1460), nous apprend qu’ils ont
été influencés par la contenance angloise – nous dirions aujourd’hui « le style britannique » – dont le plus illustre représentant, que cite Le Franc, est alors un certain
Dompstable. En dépit des problèmes, sans doute assez insolubles, que pose l’interprétation historique de ces quelques vers, ils ont le mérite de matérialiser l’inversion des échanges
d’influences entre la France et l’Angleterre, survenue au cours de la première moitié du XVe siècle. En effet, jusqu’à cette époque, c’est la brillante musique continentale, notamment celle
développée autour de l’École de Notre Dame entre le dernier quart du XIIe et la première moitié du XIIIe siècle, qui s’exportait. Assimilées par les compositeurs du crû, les influences françaises
vont se mêler à certaines originalités insulaires pour finir par s’organiser en un style idiomatique dont on trouve les premières formes tangibles au début du XIVe siècle, le caractère
extrêmement lacunaire des sources ne permettant pas de déterminer si l’émergence de ce style est, ou non, antérieure.
La
contenance angloise est un fascinant mélange de conservatisme et d’originalité. Les britanniques semblent avoir été, en effet, assez peu préoccupés par les recherches qui agitaient, sur
le continent, les théoriciens de l’Ars nova, et la forme, alors en vogue, du motet isorythmique, est, par exemple, quasiment absente du paysage musical anglais de l’époque. En revanche,
les compositeurs opèrent une fusion au départ improbable entre des formes désuètes, comme le conduit, et d’autres inspirées de la danse, comme le rondeau, transcendées par une pratique de la
polyphonie de plus en plus raffinée. Ils développent également, et c’est là un apport majeur, le parallélisme des voix en utilisant des intervalles jusqu’alors peu usités en France : la
tierce et la sixte. Ils obtiennent ainsi des structures très claires, d’une grande luminosité, douce et diffusive, loin de la rudesse des quartes et quintes majoritairement employées sur le
continent. Tout, dans ce style, semble aspiré vers le haut : l’ampleur du souffle s’y conjugue avec des mélodies ascendantes, l’ensemble tendant vers une consonance maximale.
Voici donc
l’héritage que vont diffuser, en France et au-delà, les œuvres de ce Dompstable dont parle Le Franc. Comme pour maints de ses contemporains, nous ignorons presque tout de John Dunstable
ou Dunstaple. Il est probablement né dans la ville du même nom, dans le Bedfordshire, peut-être vers 1390. On ne sait auprès de qui il se forme, mais il st certain que c’est un homme qui acquiert
une solide culture. Un manuscrit nous le décrit en qualité de musicien de John of Lancaster, duc de Bedford (1389-1435), régent du royaume de France en 1422. On en a parfois déduit qu’il a pu
séjourner sur le continent aux côtés de son maître, mais aucune preuve tangible n’étaie cette hypothèse, que l’on peut néanmoins estimer probable. Les musicologues estiment que les principales
œuvres de Dunstable datent des années 1410-1430, là encore, sans grande certitude ; ce qui est, en revanche, certain, c’est que la cinquantaine d’œuvres conservée sous son nom n’est qu’une
partie d’une production sans doute plus abondante. Il semble que Dunstable se soit plus ou moins désintéressé de la musique vers la fin de sa vie pour se consacrer à l’astrologie, sujet sur
lequel il laisse au moins deux traités (1438 et 1441). Il meurt à Londres le 24 décembre 1453, et est enterré en l’église St Stephen Walbrook, où une copie de son épitaphe se trouve toujours
(l’original a disparu avec l’église lors du Grand incendie de 1666).
On imagine
aujourd’hui difficilement la popularité dont a pu jouir Dunstable, tant il existe, en France, un préjugé défavorable attaché à la musique venue d’Angleterre. Pourtant, la présence de nombreuses
œuvres de Dunstable dans des manuscrits français, italiens, mais aussi allemands (Buxheimer Orgelbuch, c.1460-1470), prouve à quel point la diffusion de sa musique était importante. Les
alliances politiques de son maître avec la brillante Cour de Bourgogne, véritable creuset dont l’influence va se révéler cruciale pour l’histoire de la musique, puisque s’y forme l’idiome
franco-flamand qui va s’épanouir pendant un siècle dans des constructions polyphoniques de plus en plus osées, ont été déterminantes dans la propagation de la contenance angloise dans
une grande partie de l’Europe. Pour comprendre le succès qu’a connu ce nouveau style, il faut savoir que dans le dernier quart du XIVe siècle, les musiciens de Cour ont développé, sur la base des
trouvailles de l’Ars nova, un art d’un raffinement si extrême qu’il n’évite pas toujours, à force d’intellectualisme et de complexité, une certaine préciosité. Cet Ars subtilior
(« art plus subtil »), foncièrement élitiste, va se trouver de plus en plus en décalage avec une époque déjà touchée par les premiers frémissements de la Renaissance, dont l’esprit
exige clarté et équilibre des proportions. Le terrain était donc prêt pour accueillir une musique empreinte de plus de souplesse et de fluidité, plus intelligible et directe. En ce sens, on
imagine sans mal que les œuvres de Dunstable, révélant une maîtrise des techniques de composition reconnues à son époque, comme, par exemple, l’isorythmie, tout en y apportant cette manière
anglaise souple et lumineuse, soient apparues comme une voie nouvelle à suivre. Pour finir, il semble, en l’état actuel des connaissances musicologiques, que l’on doive à Dunstable l’invention de
la messe sur cantus firmus [composition polyphonique basée sur une mélodie préexistante], forme cyclique qui deviendra un standard de composition vers le milieu du XVe siècle. On peut
aussi supposer qu’il a largement contribué à la diffusion de la technique du faux-bourdon [suite d’intervalles de tierces et de sixtes en parallèle], formalisé en Angleterre dès le XIIIe siècle,
mais dont la première mention apparaît dans l’introduction de la Missasancti Jacobi (c.1426-1428) de Guillaume Dufay.
Par delà, donc, le fracas des batailles et la bassesse des manœuvres politiques, on a vu à quel point l’apport des musiciens d’outre-manche a été déterminant dans la formation d’une langue
musicale proprement européenne. S’il n’a été question ici que du seul John Dunstable dont l’œuvre représente une sorte de parfait exemple de la contenance angloise, il ne faut,
néanmoins, pas oublier qu’il existe toute une génération de compositeurs dont le talent s’est diffusé bien au-delà de leur île, tels Leonel Power (1380?-1445), Pycard (début du XVe siècle) et
une foule d’anonymes, forgeant le goût musical de leur époque. Sans la contribution de ce génie spécifiquement insulaire, on peut gager que le visage de la musique occidentale n’aurait pas été
le même, et qu’il n’aurait certainement pas été aussi séduisant.
Extraits musicaux :
Les lecteurs qui souhaiteraient effectuer une écoute chronologique, afin de percevoir le tissu d’influences d’un morceau à un autre, sont invités à écouter les extraits dans l’ordre
suivant : 2, 1 et 3.
1. John DUNSTABLE (c.1390-1453) :
Agnus Dei, JD14.
Tonus Peregrinus – Anthony PITTS, direction.
Extrait de :
Sweet harmony, messes et motets. 1 CD Naxos 8.557341.
2. Anonyme anglais, XIVe siècle :
Agnus Dei.
Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
Extrait de :
Honi soit
qui mal y pense ! Polyphonies des chapelles royales anglaises (1328-1410). 1 CD Alpha 022.
3. Guillaume DUFAY (c.1397-1474) :
Missa Se la face ay pale (c.1452-1458) : Agnus Dei.
Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
Extrait de :
Missa Se la face ay
pale. 1 CD Alpha 051.
Illustrations :
John Lydgate, Vies des saints Edmond et Fremont. Angleterre, entre 1434 et 1439. Londres, British Library, MS Harley
2278 :
1. Scène de bataille.
2. Scène de prière.
3. Manuscrit Old Hall : Veni Sancte Spiritus, motet de John Dunstable. Livre de chœur compilé en Angleterre, vraisemblablement entre 1415 et 1421. Londres, British Library
Add. MS 57950, ff.55v-56.
4. Maître de Bedford et atelier, Heures de Bedford (Paris, c.1423) : La légende des Fleurs de Lys (détail). Londres, British Library, Add. MS 18850, f.288v.
Certains musées semblent tellement faire corps avec les
collections qu’ils abritent, qu’en distordant la réalité, on pourrait presque croire qu’ils ont été conçus pour ce futur usage. Ainsi en est-il d’un couvent de Dominicaines fondé à Colmar au
XIIIe siècle, déserté après la Révolution française et sauvé de justesse du démantèlement par la création de la fondation Schongauer en 1847. En 1848, on dépose en ces lieux où soufflait l’esprit
une mosaïque gallo-romaine, puis, en 1852, c’est au tour des saisies révolutionnaires d’y trouver refuge. Le 3 avril 1853, le musée d’Unterlinden ouvre ses portes au public.
Il est célèbre pour abriter le polyptyque peint pour
la commanderie des Antonins d’Issenheim par le mystérieux Mathis Gothart Nithart (c.1475/80-1528), dont le nom même est sujet à conjectures, mais qui a connu une éclatante renommée posthume
sous le surnom de Grünewald, qu’un historien d’art lui a donné, de façon quelque peu arbitraire, en 1675. Le visiteur n’y découvre cependant pas que ce chef d’œuvre ; lieu
« ouvert », Unterlinden abrite, en effet et entre autres, des collections d’art des XIXe et XXe siècle, une collection archéologique, ainsi que de passionnantes salles dédiées aux
arts décoratifs et populaires. Cependant, une des spécificités essentielles du musée est d’offrir un large panorama de tout un périmètre artistique qui a été, du moins en France, largement et
malheureusement relégué dans l’ombre d’une Italie portée au pinacle : l’art rhénan, et, plus précisément celui du Rhin supérieur aux XVe et XVIe siècles.
Il ne saurait, bien entendu, être question ici de dénier la paternité de ce que l’on a nommé
Renaissance à la péninsule italienne, pas plus que qu’on ne saurait contester que les artistes rhénans se sont intéressés plus tardivement que d’autres aux nouveautés venues d’Italie. Jusqu’au
milieu du XVIe siècle, où existaient encore des poches de résistance à l’art ultramontain, les contrées du Rhin supérieur ont volontairement continué à conserver des références
gothiques, que ce soit en peinture ou en sculpture. Ceci voudrait-il dire qu’ils sont en retard par rapport aux autres ? Certainement pas. La vision imposée par Giorgio Vasari (1511-1574),
selon laquelle, hors l’art italien, il n’était point, ou peu, de salut a, sur ce point, considérablement faussé les perspectives. Comme le notait très justement Ernest Renan :
« Maîtres de l’opinion aux XVIe et XVIIe siècles, les Italiens dispensèrent trop souvent la renommée selon leurs préventions ou leurs dédains » ("L'art du moyen âge" in Mélanges
d'histoire et de voyage, Paris, Calmann-Levy, 1878). Les réalisations italiennes sont, sans contredit, magnifiques, mais ne sont pas les seules à faire montre, durant cette période de
transition entre Moyen-Âge et Renaissance, d’un suprême degré d’inspiration et de raffinement.
Les billets à venir à la suite de celui-ci vous proposeront donc de partir, au travers d’une sélection d’œuvres choisies dans les splendides collections exposées au musée d’Unterlinden, à la
découverte de l’art du Rhin supérieur, et de croiser des figures, telles celles de Gaspard Isenmann (c.1410?-c.1485?), Martin Schongauer (c.1450?-1491), Nicolas de Haguenau (c.1445?-après 1526?)
ou Veit Wagner (actif de 1492 à 1520), qui, si elles n’ont pas acquis la célébrité de celles de Botticelli ou de Donatello, n’en sont pas moins tout aussi essentielles. S’ajoute à ces quelques
noms préservés toute une foule d’artistes anonymes ; contrairement, en effet, à l’habitude prise en Italie dès le XIIIe siècle, la signature d’une œuvre, même produite par un maître éminent,
était rarement de mise, dans les contrées rhénanes, avant le milieu du XVe siècle, marque indubitable que l’esprit médiéval, tendant à faire primer la réalisation sur son créateur, y avait encore
cours.
Pendant naturel du tout aussi incontournable Musée de l’Œuvre Notre Dame de Strasbourg, le musée d’Unterlinden offre, tant par son cadre que par la richesse d’un fonds remarquablement mis en
valeur, un voyage dans le temps émaillé de rencontres artistiques inoubliables. A trois heures de Paris par le rail (à grande vitesse), tout un pan méconnu de la civilisation européenne vous
attend sous ces symboliques tilleuls. Bonne visite.
Ouvert tous les jours de mai à octobre, de 09 heures à 18 heures.
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures, de novembre à avril. Fermé les 1er janvier, 1er mai, 1er novembre
et 25 décembre.
Tarif d’entrée : 7€.
Accueil chaleureux, petite boutique proposant des cartes postales, des ouvrages d’art, ainsi que des reproductions du polyptyque d’Issenheim.
Accompagnement musical :
Anonyme : Groß Sehnen ich im Herzen trag,
extrait du Schedelsches Liederbuch, c.1460-67.
Il Curioso – Bernard BÖHM, direction.
Extrait de :
Musique au temps de Tilman Riemenschneider. 1 CD
Naxos 8.557138.
« Donne à tes figures une attitude révélatrice des pensées que les personnages ont dans l’esprit, - sinon ton art ne méritera point la louange. »
Leonardo da VINCI (1452-1519), Carnets.
Pour nos esprits modernes, il est souvent difficile de concevoir que l’identité et l’image de nos lointains ancêtres médiévaux soient à ce point imprécises et énigmatiques. Pourtant, qui souhaite
se pencher sur le Moyen-Âge doit tout d’abord faire le deuil d’un bon nombre de certitudes. Ce que nous connaissons des classes dominantes de la société, qu’il s’agisse des rois, princes,
religieux, intellectuels ou, plus tard, des marchands, ne doit pas masquer l’étendue de ce que nous ignorons des « petites gens », habitants des villes ou paysans, cette majorité sans
nom et sans visage.
À y regarder de plus près, la figure même
des personnages les plus en vue de ces époques reculées apparaît, jusqu’à une époque récente, comme relativement incertaine. Que savons-nous de la véritable apparence des quasi-légendaires
Charlemagne ou Saint Louis ? En dépit des représentations parvenues jusqu’à nous, statues, reliquaires, enluminures, il faut se résoudre à ne deviner que des silhouettes. Le portrait
individuel se soucie, en effet peu de la conformité réelle avec son modèle vivant, excepté dans le cas des gisants, dont les plus anciens conservés en France datent du XIe siècle, mais pour
lesquels on ne peut toutefois écarter complètement une certaine forme d’idéalisation, due aux fonctions éminentes occupées par ceux dont ils préservent l’image. Il faut également garder à
l’esprit que, dans l’esprit médiéval, la dimension mystique n’est jamais absente. Dieu a créé l’homme à son image ; aussi, représenter un monarque de droit divin avec un visage imparfait ne
reviendrait-il pas à nier la perfection divine?
Cependant, dès la fin du XIIIe siècle, apparaît, en Italie,
une tendance, certes encore timide, à individualiser les portraits. Elle va se manifester, par exemple, dans le soin que va mettre le pape Boniface VIII (c.1235-1303) à diffuser son image, en
faisant appel à des artistes renommés, tels Giotto (c.1267-1337) ou Arnolfo di Cambio (c.1240-c.1300/1310). Notons néanmoins que la statue réalisée par Arnolfo conservée à Florence comporte aussi
sa part d’idéalisation : il est difficile, en regardant le visage du pape, d’y deviner les traits d’un homme âgé de plus de 65 ans (un vieillard, à l’époque) !
C’est au milieu du XIVe siècle qu’apparaît, en France,
le premier portrait indépendant qui soit parvenu jusqu’à nous. Le tableau anonyme représentant le roi Jean II, dit le Bon (1319-1364), peint vers 1350, même s’il reste encore tributaire du passé
par son profil rigide faisant songer à une médaille antique et son fond doré comme celui d’une icône, matérialise pourtant une rupture : l’affirmation d’un « moi » individualisé
s’y fait jour au travers du rendu soigneux des particularités physionomiques du visage d’un individu. Certes, ce portrait ne possède pas encore la profondeur psychologique de ceux qui seront
produits quelques générations plus tard ; l’absence de mouvement le laisse un peu figé dans son caractère officiel, mais il n’en révèle pas moins et le chevalier solide et prompt à
s’emporter, et le souverain conscient du poids de l’héritage qu’il a à assumer. D’aucuns commentateurs ont jugé le peintre encore maladroit ; c’est oublier un peu vite que, replacé dans le
contexte de la peinture de l’époque, ce portrait est indubitablement l’œuvre d’un maître profondément original, dont l’art ne va, d’ailleurs, pas trouver d’héritier immédiat. En effet, si nous
parvenons à « voir » Jean le Bon, il est, en revanche, assez délicat, d’avoir une idée précise du visage de son fils, le sage Charles V (1338-1380).
L’exigence de réalisme dans les portraits va donc émerger lentement, sans doute encouragée par les événements extérieurs. La crise religieuse, matérialisée par le grand Schisme débuté en 1378,
ainsi que le développement de Cours raffinées, notamment celle de Bourgogne, vont contribuer à cette évolution. En effet, les déchirements de l’Église laissent, d’une part, les fidèles dans le
désarroi le plus absolu et les amènent à réfléchir à assurer leur salut par eux-mêmes, tandis que, d’autre part, la volonté de se distinguer, de briller, de faire étalage de sa richesse et, par
là même, de sa puissance, doublée de celle de se dégager de l’emprise d’un passé jugé sombre et rustre s’affichent jusqu’à atteindre des sommets d’égocentrisme et de préciosité. Ces deux faits
peuvent, conjointement à un contexte politique redevenu instable (folie de Charles VI, guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons), en partie expliquer la montée inexorable de l’individuation
dans les expressions artistiques, qui va définitivement s’imposer dans la première moitié du XVe siècle.
Ce sont les artistes flamands et néerlandais qui vont
asseoir et perfectionner ce nouvel idiome pictural basé sur la vraisemblance. Au moment où s’impose en Europe le style gothique dit « international », qui privilégie la souplesse et
l’élégance des lignes, Claes de Slutere van Herlamen, plus connu sous le nom de Claus Sluter (milieu du XIVe siècle - avant le 30 janvier 1406), ymagier (sculpteur) du duc
Philippe le Hardi (1342-1404) à compter de 1389, va imposer un style empreint d’un dramatisme expressif tel qu’il va avoir une influence déterminante sur tout l’art européen à venir. Peut-on,
pour autant, parler de réalisme ? La réponse ne saurait être trop tranchée, car si le rapprochement entre les images conservées du duc et celles de Sluter plaide en faveur d’une grande
conformité au modèle vivant, le travail du sculpteur, empreint d’une grandeur solennelle visant à donner une dimension véritablement royale, donc à délivrer un message clairement politique, à son
sujet, comporte une dimension indubitablement idéalisée. Néanmoins, on ne saurait comprendre ni l’art de Nicolaus Gerhaert de Leyde (?-1473), ni celui de Jan van Eyck (c.1385/95-1441), de Robert
Campin (c.1378/79-1444) ou de son élève Rogier van der Weyden (c.1399-1464), sans l’apport de Sluter.
Avant de terminer ce bref parcours à la recherche des visages
médiévaux en saluant Jan van Eyck, arrêtons-nous un instant à Paris, le 21 octobre 1422. Au petit matin meurt le roi Charles VI, « bien aimé » devenu « fol » trente ans
auparavant. Les chirurgiens prodiguent à son corps les soins nécessaires à sa conservation et un masque mortuaire est immédiatement pris. Cependant, un problème concret se pose immédiatement, car
aucun prince du sang royal n’est alors présent à Paris pour conduire les cérémonies du deuil. Or, les techniques d’embaumement ne permettent, à cette époque, de préserver l’intégrité du corps que
pour une courte durée, et les fièvres dont est mort le souverain l’ont considérablement amaigri. Il est donc décidé d’enfermer le cadavre dans un cercueil de plomb afin d’éviter les désagréments
causés par le début du processus de putréfaction, et de confier à un artiste la confection, d’une effigie présentable du roi d’après son masque mortuaire. Ce mannequin sera muni de cheveux
postiches et vêtu des attributs royaux. En France, contrairement à ce qui est coutumier en Angleterre depuis près d’un siècle, c’est la première fois que cette pratique est attestée. Jusqu’ici,
en effet, c’est la dépouille royale qui était exposée lors des funérailles, lorsque les circonstances le permettaient. Il est intéressant de noter ce que la chronique rapporte ; elle parle
de « l'ymage du roy, la plus propre qu'on la peust faire, à la semblence du Roy ». Là encore, le souci de conformité au modèle vivant semble s’imposer, mais l’artifice consistant à
présenter le monarque sous un jour favorable demeure. Un pas reste à franchir.
Ce pas, c’est Jan van Eyck qui va le
faire. Il serait périlleux d’affirmer qu’il est l’inventeur du portrait moderne, comme on sait maintenant qu’il n’est pas celui de la peinture à l’huile. Cependant, à l’instar de son apport
indéniable dans la pratique de cette technique, il n’est pas impensable de défendre qu’élève des enlumineurs parisiens auprès desquels on suppose qu’il a été formé, et ayant intégré les
enseignements des artistes de la Cour de Bourgogne, au service de laquelle il entre en 1425, en particulier de Claus Sluter, il est parvenu à synthétiser tous ces héritages, amour du détail et
des ambiances intimistes d’une part, force de l’expression et goût de la vraisemblance de l’autre, pour aboutir à une manière qui va changer la face de l’art occidental. Les portraits de van Eyck
parvenus jusqu’à nous ne semblent pas antérieurs aux années 1430. Si celui de l’Homme au turban
rouge (1433, National Gallery de Londres), peut-être un autoportrait, est sans doute le plus fameux, arrêtons-nous sur le Portrait de jeune homme, dit de
Thymothéos, d’un an antérieur. Outre le progrès qu’il représente si on le compare au plus ancien portrait d’attribution certaine conservé (L’homme à l’anneau, c.1430, Musée national de Bucarest) qui reste encore assez raide, il présente un
intérêt tout particulier, en ce qu’il comporte, sur le parapet sur lequel s’appuie le personnage représenté, la mention « LEAL SOUVENIR », que l’on peut traduire par « portrait
fidèle ». Le pas est ici définitivement franchi : le portrait devient le témoin fidèle revendiqué de la physionomie de la personne représentée. Mais le génie de
l’artiste nous transmet également le reflet de son caractère, en représentant ici un homme qui semble à la fois plongé dans ses pensées (il ne regarde pas le spectateur en face) et sûr de sa
valeur, à la fois subtilement rêveur et relativement hautain. Cette dimension psychologique se renforcera dans les futurs portraits peints par van Eyck, comme, par exemple, dans celui de
Giovanni Arnolfini (c.1435, Staatliche Museen de Berlin), où se lit toute l’habileté, voire la ruse du
marchand.
Refermons maintenant, pour un temps, la porte de la fabrique d’images. Les successeurs de Jan van Eyck, tels Rogier van der Weyden ou Hans Memling (c.1433/1440-1494) vont raffiner encore, dans
les décennies à venir, l’art du portrait. De l’abstraction du Moyen-Âge central à l’individuation progressive du Moyen-Âge tardif, les innovations de tous les artistes qui les auront précédés, et
dont, paradoxalement, nous ignorons parfois jusqu’au nom, nous auront permis de rendre, au fur et à mesure, plus palpable la présence de ces hommes et de ces femmes si éloignés de nous. Une chose
est certaine : par sa volonté de laisser de soi une image fidèle à ce qu’il fut, d’affirmer, donc, sa présence à un instant du temps, l’automne du Moyen-Âge commence à entrevoir l’aube de la
Renaissance.
Accompagnement musical :
Anthonello da CASERTA (fin du XIVe – début du XVe siècles),
Beauté parfaite, ballade d’après Guillaume de Machaut (c.1300-1377).
Ensemble Alla Francesca.
Extrait de :
Beauté parfaite, chansons des XIVe et XVe siècles. 1CD Opus
111 OPS 30-173.
Illustrations :
- Personnage tenant un phylactère représenté dans un manuscrit des Homélies de Saint Jean Chrysostome, XIIe siècle. Douai, Bibliothèque municipale (Ms. 0212, folio 002).
- Arnolfo di Cambio (c.1240-c.1300/1310), Tombeau de Boniface VIII (détail), c.1294-96. Marbre, Rome, Musées du Vatican.
- Giotto (c.1267-1337), Boniface VIII annonçant le Jubilé de 1300. Fresque, Rome, Basilique Saint Jean de Latran.
- Anonyme, Portrait de Jean II Le Bon, c.1350. Technique mixte sur bois, Paris, Musée du Louvre.
- Anonyme, Portrait de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne en 1363, quatrième quart du XVIe siècle (d’après un original perdu du XVe siècle). Huile sur bois, Versailles,
châteaux de Versailles et de Trianon.
- Claus Sluter (milieu du XIVe siècle - avant le 30 janvier 1406) et Claus de Werve (c.1370-1439), Tombeau de Philippe le Hardi (détail), premier quart du XVe siècle. Albâtre
polychrome et marbre noir, Dijon, Musée des Beaux-Arts.
- La folie de Charles VI (détail), in Jean Froissart, Chroniques. Manuscrit enluminé à Bruges au XVe siècle. Paris, Bibliothèque nationale de France (Français 2646, fol. 153v.).
- Jan van Eyck (c.1385/95-1441), Portrait de jeune homme, dit de Thymothéos, 1432. Huile sur bois, Londres, National Gallery.
Le « s » qui s’accroche à « jardin » au singulier n’est ni une faute de frappe, ni une provocation. Il existe, en effet, deux blogs référencés sous ce même vocable de
Jardinbaroque. Loin d’être deux entités étanches l’une à l’autre, il s’agit bien d’un seul et même espace, écrit par la même personne, tel un ouvrage réparti sur deux volumes ou un
diptyque. Le Jardin créé chronologiquement le premier est consacré aux périodes Baroque et Classique, avec quelques échappées vers les XIXe et XXe siècles. Les curieux peuvent y accéder en cliquant ici ou sur le lien Jardinbaroque (II) dans la rubrique « Liens » ci-contre.
Cette autre partie du Jardin dans laquelle vous vous trouvez propose,
lui, un parcours au Moyen-Âge et à la Renaissance, au travers des œuvres littéraires, picturales et musicales qui nous sont parvenues, mais également des personnages, réels ou fictifs, dont
l’histoire a conservé la trace. L’ensemble des billets sera réparti en six rubriques, dont les titres en latin ne sont pas pédanterie, mais volonté d’être fidèle à des époques où nombre de
travaux intellectuels se faisaient dans cette langue. Les trois premières rubriques seront consacrées respectivement à la musique (Musica humana, « musique humaine »,
une des trois catégories de cet art définies par Boèce au VIe siècle), aux arts plastiques et à la littérature (Imagines Mundi, « images du monde »), ainsi qu’aux
correspondances qui peuvent exister entre des œuvres plus ou moins contemporaines (In speculo, « au miroir », comme une composition en abyme). Musica humana et Imagines
Mundi seront conçues dans une double optique : parler des œuvres et des artistes des périodes concernées, mais également des travaux modernes s’y rapportant. La rubrique Itinerarium
peregrinorum (« Récit de voyage des pèlerins », titre emprunté à un récit de croisade du XIIe siècle) s’attardera dans les musées, châteaux, églises, expositions, concerts qui
perpétuent la mémoire de ces époques, tandis que Dramatis personae (« les personnages de la pièce ») tentera de saisir, le temps d’un billet, les visages de ceux qui
ont, réellement ou légendairement, laissé leur empreinte dans les chroniques de ces temps. Marginalia, enfin, sur le modèle de ces commentaires portés dans les marges des
manuscrits, regroupera des réflexions sur un sujet ou une œuvre précis, destinées ou non à devenir un billet plus complet ; une sorte de bloc-notes qui ne m’a pas semblé complètement déplacé
dans un espace conçu dans l’esprit d’un perpétuel work in progress
Pour finir, quelques précisions.
Tout d’abord, ce blog n’a aucune prétention encyclopédique ou scientifique. Reflet de mes recherches, il est également celui de mes lacunes, voire de mon ignorance. Il convient donc de le
replacer dans une optique de travail d’amateur, et non de spécialiste, ce que je n’aurai jamais la prétention d’être.
Je tiens ensuite à dire toute l’étendue de ma dette envers une multitude de gens sans laquelle cet espace n’existerait pas. Merci, donc, à ceux qui ont consacré et consacrent leur temps à tenter
de comprendre et faire connaître l’histoire et la culture des époques passées : chercheurs, conservateurs, artistes, passionnés ; merci également à mes amis, pour leur attention et
leurs encouragements : vous m’êtes chers bien au-delà de ce que mes pauvres mots peuvent exprimer ; un merci tout particulier à Julien, qui a dépensé sans compter heures, énergie et
talent informatique pour concevoir et réaliser toute l’architecture technique des deux parties de Jardinbaroque.
Enfin, par anticipation, je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui viendront flâner ici. J’ai bien conscience qu’un blog de ce type est voué à la confidentialité, tant il se situe loin
des valeurs que prône la société dans laquelle nous vivons. Si, cependant, il parvient à susciter la curiosité de quelques-uns, les commentaires de quelques autres, s’il devient, en résumé, un
espace de mémoire et d’échange, en bref, de vie, alors les heures passées en recherches, découvertes et écriture n’auront peut-être pas été totalement inutiles.
Je vous laisse la main, chers lecteurs. Vous êtes ici chez vous.
Accompagnement musical :
Gilles BINCHOIS (c.1400-1460),
Rondeau Je me recommande humblement ( version instrumentale).
Ensemble Gilles Binchois - Dominique VELLARD, direction.
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