Hans MEMLING (c.1435-1494),
Christ entouré d’anges, années 1480.
Panneau central d’un triptyque réalisé pour l’église Santa Maria la Real de Najera (Castille).
Huile sur bois, Anvers, Musée royal des Beaux-Arts.
Hans Memling est un peintre qui, après une phase de reconnaissance au XIXe siècle, est entré dans un purgatoire qu’il n’a quitté qu’à la fin des années 1960, grâce, notamment, aux travaux de Jacques Foucart. Sa retenue a été jugée trop douce, voire mièvre, en comparaison du dramatisme déployé par un de ses maîtres, Rogier van der Weyden (c.1399-1464). Parmi les jugements abrupts émis sur Memling, voici celui d’un historien d’Art particulièrement renommé :
« Cette notion de « détente » [caractéristique de la phase finale de la peinture de la Flandre] peut aussi caractériser ce type exemplaire de grand maître mineur que fut Hans Memling. […]
Lorsqu’il meurt, le 11 août 1494, il est le premier peintre de Bruges – et, après la mort de Petrus Christus, le seul véritable portraitiste –, l’un de ses cent quarante plus riches citoyens, et
réputé, selon les termes d’un compatriote admiratif, “avoir été en son temps le peintre le plus accompli et excellent de toute la chrétienté”.
La postérité n’a pas sanctionné ce panégyrique. Si Memling exerça une influence considérable dans l’orbite restreinte de son époque et de sa ville, “les générations suivantes jugèrent ses
créations faibles et pâles” [M.J. Friedländer, Memling, Amsterdam, s.d.] ; et si les romantiques et les victoriens estimèrent que sa suavité représentait le summum de l’art médiéval,
nous inclinons plutôt à le comparer à un compositeur tel que Felix Mendelssohn, qui parfois nous enchante, jamais ne nous choque et jamais ne nous transporte. Ses œuvres donnent une impression
d’à-la-manière-de, non parce qu’il s’inspire de ses devanciers (ce que firent et font toujours même les plus grands), mais parce qu’il ne réussit pas à en pénétrer le génie. »
Erwin PANOFSKY (1892-1968), Les Primitifs flamands, Harvard, 1971. Traduction française : Hazan, 1992, réédition 2003.
En miroir, ces mots sur Mendelssohn :
« Ce qui me semble représenter la principale qualité de Mendelssohn, c’est sa limpidité cristalline : en plein XIXe siècle, il a le malheur d’être équilibré ; sa musique ne constitue pas la sublimation de quelque névrose mais reflète pleinement son amour de la vie. Cette limpidité sera maintes fois confondue avec de l’élégance facile et lui vaudra beaucoup de mépris. Mais elle fait aussi de Mendelssohn un grand compositeur de musique religieuse. Dans la lignée de ses grands prédécesseurs qu’il admirait tant, elle lui permet de s’effacer devant la parole divine et de la mettre en musique avec toute l’humilité requise. »
Philippe HERREWEGHE, Texte introductif à son enregistrement d’une anthologie de motets et psaumes de Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847), 1984.
Curieux voisinage que celui de Memling et de Mendelssohn, d’une pertinence, à mes yeux, à peu près égale à une comparaison entre Pablo Picasso (1881-1973) et Louis Couperin (c.1626-1661).
Pourtant, une mise en abyme entre arts plastiques (qu’il s’agisse de peinture ou de sculpture) et musique s’avère très souvent riche d’enseignements, en dépit du fait qu’en France, une large
partie de la critique universitaire s’obstine à l’ignorer. Encore faut-il que la perspective soit juste ; mettre en rapport des artistes qu’une distance temporelle importante sépare apporte peu,
si ce n’est quelques vues esthétisantes, et encore moins lorsqu’il s’agit de déverser, au passage, le peu d’appétence que l’on a pour l’un sur l’autre. Ainsi, on avait compris qu’Erwin Panofsky
n’appréciait guère Mendelssohn, ce « notaire élégant et facile » pour reprendre le mot cinglant de Debussy, mais a-t-il réellement perçu la spécificité de son langage ? Que condamne-t-il en
mettant dans un même sac Memling et Mendelssohn ? L’apparente facilité de leur art ? Le succès qu’ils ont connu de leur vivant et après leur mort ? Cette capacité à plaire au plus grand nombre et
non à une petite élite « d’initiés » ? J’invite le lecteur curieux à remplacer, dans le petit texte de Philippe Herreweghe, « Mendelssohn » par « Memling », « XIXe siècle » par «
deuxième moitié du XVe siècle », « musique » par « peinture », etc. Ce tour de passe-passe, pour insignifiant qu’il paraisse, se révèle finalement assez éloquent.
Pour ceux, enfin, qui souhaiteraient entrer plus avant dans le jeu des correspondances, je ne peux que les inciter à regarder l’œuvre de Memling proposée ici en écoutant l’extrait musical figurant ci-dessous, puisqu’il s’agit d’une œuvre de Jacob Obrecht, contemporain géographique et chronologique du peintre, puis de se concentrer sur la fresque présentée ci-après en écoutant le motet de Mendelssohn figurant en ouverture de ce billet. Ce jeu de miroirs-ci, pour modeste et imparfait qu’ils soit, a au moins un mérite : celui de ne pas être déformant.
Peter von CORNELIUS (1783-1867), Carl Heinrich HERMANN (1802-1880), Karl STÜRMER (1803-1881), Joseph KRANZBERGER (1814-1844),
Le Jugement dernier (détail) : Le Christ et le chœur des anges, 1836-1840.
Fresque, Munich, Église Saint Louis.
Accompagnement musical :
1. Felix MENDELSSOHN BARTHOLDY (1809-1847),
Motet pour double chœur a cappella Ehre sei Gott in der Höhe, WoO 26 (1846).
Philippe HERREWEGHE, direction.
Psaumes
et motets. 1 CD Harmonia Mundi HMA 1951142 (collection « Musique d’abord »).
2. Jacob OBRECHT (c.1457/58-1505),
Motet Laudemus nunc Dominum (avant 1496).
Edward WICKHAM, direction.
Extrait de:
Jacobus Barbireau,
Missa Virgo parens Christi (et œuvres sacrées d’Obrecht, Pullois et Pipelare). 1 CD ASV Gaudeamus CD GAU 188.
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