In speculo

Jeudi 11 octobre 2007

schongauerretbleorlier.jpg

Martin SCHONGAUER (c.1450-1491) et atelier,
Retable d’Orlier (c.1470) : Annonciation (détail).
Huile sur bois, Colmar, Musée d’Unterlinden.

 



Es kumpft ein schiff geladen
recht vff sin höchstes port,
es bringt vns den sune des vatters,
das ewig wore wort.


Vff ainem stillen wage
kumpft vns das schiffelin,
es bringt vns riche gabe,
die heren künigin.


Maria, du edler rose,
aller sälden ain zwy,
du schöner zitenlose,
mach vns von sünden fry.

Das schifflin das gat stille
vnd bringt vns richen last,
der segel ist die minne,
der hailig gaist der mast.

 

Johannes TAULER (c.1300-1361).

Prédicateur fameux, élève du non moins célèbre Maître Eckhart (c.1260-c.1328), on doit surtout à Tauler, qui fut actif principalement à Strasbourg et Ulm, des sermons qui mêlent habilement glose et anecdotes. Ce poème est le seul qui ait été préservé sous son nom.

 

Musique :

 

Mit vrouden quam der engel, chanson spirituelle extraite du Chansonnier d’Anna de Cologne, compilé vers 1500, mais contenant du matériel musical bien antérieur à cette date.

 

Ars Choralis Coeln – Maria JONAS, chant, vièle à roue & direction.

 

Extrait de :

buchannavonkoeln.jpg Rose van Jhericho, Das Liederbuch der Anna von Köln. 1 CD Raumklang RK 2604.
Un des enregistrements de musique ancienne les plus aboutis de l’année 2007, présentant un répertoire scandaleusement négligé, restitué avec enthousiasme et professionnalisme par un ensemble dont la prestation rappelle à la fois les belles heures passées du Sequentia de Barbara Thornton et celles, présentes, du Discantus mené par Brigitte Lesne. Les amateurs de musique tardo-médiévale m’auront compris, et devraient faire leur miel de ce disque.



[Mit vrouden quam der engel (Empli de joie, l’ange arriva) met en scène le dialogue entre l’archange Gabriel et Marie lors de l’Annonciation. Le messager ailé apprend à la Vierge qu’elle a été choisie pour porter le Fils de Dieu, ce qu’elle accepte avec humilité. L’archange s’en retourne alors vers les cieux empli de la même joie que celle qui avait marqué son arrivée.

 

 
Traduction du poème de Tauler :


Un navire s’en vient chargé
droit dessus son port suprême,
il nous porte le fils du Père,
la parole éternellement vraie.

Sur une onde tranquille
le joli navire nous vient,
il nous porte riche offrande,
la très-haute souveraine.

Ô Marie, noble rose,
rameau de toutes les grâces,
joli crocus immortel,
délivre-nous du péché.

 
 

Le joli navire va tranquille,
nous portant grand changement,
la grand-voile c’est l’Amour,
et l’Esprit-Saint c’est le mât.

 

Traduction de Jean-Pierre Lefebvre.]
Par jardinbaroque
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Mardi 9 octobre 2007


Vierge à l’enfant, enluminure sur parchemin d’un livre d’heures.
Angleterre (Londres), c.1410. Manuscrit Stowe 16, Londres, British Library.
 



I sing of a maiden
That is makelees:
King of alle kinges
To her sone she chees.

 

He cam also stille
Ther his moder was
As dewe in Aprille
That falleth on the gras.

 

He cam also stille
To his modres bowr
As dewe in Aprille
That falleth on the flowr.

 

He cam also stille
Ther his moder lay
As dewe in Aprille
That falleth on the spray.

 

Moder and maiden
Was nevere noon but she:
Wel may swich a lady
Godes moder be.

 

Anonyme anglais, XIVe ou XVe siècle.

 
Musique :

 

Walter LAMBE (c.1450/51-après 1504) :
Nesciens mater, extrait de l’Eton Choirbook,
recueil d’œuvres écrites dans les quarante dernières
années du XVe siècle, compilé vers 1504-1505.

 

The Cardinall’s Musick – Andrew CARWOOD, direction.

 
Extrait de :

musicatallsouls.jpg Music at All Souls, Oxford (Œuvres des XVe et XVIe siècles). 1 CD ASV « Gaudeamus » CD GAU 196.

 

[Original & traduction du texte chanté :
 

Nesciens mater virgo virum peperit sine dolore salvatorem seculorum.
Ipsum regem angelorum sola virgo lactabat ubera de celo plena.

 

Sans connaître d’homme, la vierge mère accoucha sans douleur du sauveur du monde.
Cette vierge seule allaita le roi des anges avec le lait des cieux.

 

Traduction du poème :

 

Je chante une vierge
Qui est sans pareille :
Le Roi de tous rois
Pour fils elle prit.

 

Il vint sans un bruit
Où sa mère était,
Tel rosée d’avril
Sur l’herbe tombant.

 

Il vint sans un bruit
Entrant chez sa mère
Tel rosée d’avril
Sur la fleur tombant.

 

Il vint sans un bruit
Où reposait sa mère
Tel rosée d’avril
Sur le rameau tombant.

 

Oui, de mère et de vierge
Il n’exista qu’elle :
Oui, semblable dame
De Dieu peut être mère.

 

Traduction de Gérard Gâcon.]
Par jardinbaroque
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Dimanche 7 octobre 2007

maitredetrebonadorationav1380.jpg
MAÎTRE DE TŘEBOŇ (actif dans la seconde moitié du XIVe siècle),
Adoration de Jésus, c.1380.
Détrempe sur panneau, Hluboká, Galerie Alsová Jihoceská.


 

« [Marie parle :] “Lorsque la joie de notre Père fut ternie par la chute d’Adam, au point de faire place au courroux, la sagesse éternelle de la toute puissante divinité usa de moi pour atténuer les effets de cette colère. Le Père me choisit alors comme épouse, afin d’avoir quelque chose à aimer, puisque son épouse bien-aimée, l’âme noble, était morte ; le Fils m’élut comme mère, et le Saint-Esprit me prit comme amante. Je fus ainsi à moi seule l’épouse de la sainte Trinité et la mère des orphelins. […] Lorsque je devins ainsi mère de nombreux enfants esseulés, mes seins se gonflèrent tant du lait pur et immaculé de la vraie charité généreuse que j’allaitais les prophètes avant d’être née. Puis, dans mon adolescence, j’ai allaité Jésus. Ensuite, dans ma jeunesse, j’ai allaité l’épouse de Dieu, la sainte chrétienté, auprès de la croix où je me tenais, asséchée par l’affliction, lorsque le glaive des souffrances subies dans sa chair par Jésus s’est enfoncé spirituellement dans mon âme.” […]
Dame, il faut encore que tu nous allaites, nous aussi, car tes seins sont encore si pleins que tu ne peux pas vraiment te tarir. Si tu ne voulais plus allaiter, le lait te ferait très mal, car en vérité j’ai vu tes seins si gonflés que sept jets ont jailli à la suite de l’un d’eux et ont giclé sur mon corps et sur mon âme. A cet instant même tu m’as soulagée d’un tourment qu’aucun ami de Dieu ne peut subir sans souffrir profondément. Tu devras continuer à allaiter de cette façon jusqu’au jour du Jugement dernier ; alors tu pourras te tarir, car les enfants de Dieu et tes enfants seront sevrés et entrés en adulte dans la vie éternelle. Ah, alors nous aurons le plaisir indicible de connaître et de voir et ce lait et ce sein sur lequel Jésus a si souvent porté sa bouche ! ».

MECHTILD DE MAGDEBOURG (c.1207 ?-c.1282 ?),
Das Fliessende Licht der Gottheit (Cette lumière de ma divinité),
Livre I, 22, 35 (deuxième moitié du XIIIe siècle, traduction de René Pérennec).

 

Musique :

 

Cantio Jesu dulcis mater bona, extraite du Graduel
Latino-Bohemicus (XVIe siècle) de la Bibliothèque
de l’Université de Prague (Ms. VI B 24). [Paraphrase
du Salve Regina, datant sans doute du XVe siècle].

 

Ensemble Discantus – Brigitte LESNE, chant & direction.

 

 

Extrait de :

discantusuniversali.jpg Universi populi, chants sacrés à Prague du XIIe au XVe siècle. 1 CD Zig-Zag territoires ZZT060601.

 

MAÎTRE DE TŘEBOŇ

Vierge à l’enfant, dite de Roudnice, c.1380.

Technique mixte sur bois, Prague, Musée Národní, Couvent sainte Agnès.

 

[Texte chanté et traduction :

Jesus dulcis mater bona, mundi salus et patrona
supernorum civium,
O Maria, tu benigna Christi consors atque digna
voti nostris annue.

Ad te flentes suspiramus, te gementes invocamus
Eve proles misera,
O Maria, tu benigna …

Statum nostre paupertatis, vultu tue bonitatis
clementer considera,
O Maria, tu benigna …

Ave gemma preciosa, supra solem speciosa
virginale gaudium,
O Maria, tu benigna …

Pacem nobis sempiternam et ad lucem nos eternam
transfer post exilium,
O Maria, tu benigna …


 
O bonne mère du doux Jésus, salut du monde, patronne
des citoyens du ciel,
O Marie, toi qui as part au Christ, bonne et digne,
acquiesce à nos prières.

Nous soupirons vers toi en pleurant, et t’invoquons en gémissant,
engeance malheureuse d’Ève,
O Marie, toi qui as …

Regarde avec clémence notre état de pauvreté,
de ton visage de bonté,
O Marie, toi qui as …

Salut, gemme précieuse, plus brillante que le soleil,
joie virginale,
O Marie, toi qui as …

Donne-nous la paix éternelle, et à la lumière éternelle
mène-nous après notre exil,
O Marie, toi qui as …]

Par jardinbaroque
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Mardi 25 septembre 2007

miraclenotredame.jpg
Miracle de Notre Dame : parturiente sauvée des flots.
Enluminure anonyme du recueil Fleur des histoires de Jean MANSEL (c.1400-c.1474), exécutée en France dans le 3e ou le 4e quart du XVe siècle.
Manuscrit Français 56, fol. 119v, Paris, Bibliothèque nationale de France.

 


Chanson m’estuet chanteir de la meilleur
Qui onques fust ne qui jamais sera ;
Li siens douz chanz garit toute doleur :
Bien iert gariz cui ele garira.
Mainte arme a garie ;
Huimais ne dot mie
Que n’aie boen jour
Car sa grant dosour
N’est nuns qui vous die. (…)

 

RUTEBEUF (c.1230 ?-c.1280/90 ?),
C’est de Nostre Dame, I (Chanson de Notre Dame).


Musique
:
Gautier de COINCY (c.1177?-1236),
Marions nous, chanson extraite des
Miracles de Nostre Dame (entre 1214 et 1236).
ALLA FRANCESCA


Extrait de :
gautierdecoincymiracles.jpg Les Miracles de Nostre Dame. 1 CD Opus 111 OPS 30-146.


[Original et mise en français moderne du texte chanté :

Marions nous a la Virge Marie :
Nus ne se puet en lui mal marier.
Sachiez de voir, qui a lui se marie
Plus hautement ne se puet marier ;
Asseür est en air, en terre et mer
Qui bien la sert et bien la veut amer ;
Amons la tuit, en li n’a point d’amer ;
Ja ne faudra a pardurable vie
Qui de bon cuer la voudra reclamer.
Marions nous a la Virge Marie :
Nus ne se puet en lui mal marier.


Marions-nous à la Vierge Marie :
Nul ne peut être avec elle mal marié.
Sachez pour de vrai que celui qui a elle se marie
Plus hautement ne se peut marier ;
Il est protégé dans les airs, sur terre et en mer,
Celui qui la sert et bien la veut aimer ;
Aimons-la tous ; en elle point d’amertume ;
Jamais il ne manquera la vie éternelle,
Celui qui de bon cœur la voudra invoquer.
Marions-nous à la Vierge Marie :
Nul ne peut être avec elle mal marié.


Mise en français moderne du texte de Rutebeuf
:

Il me faut chanter la dame la meilleure
Qui fut et qui sera jamais ;
Son doux chant préserve de tout chagrin :
Sera bien protégé celui qu’elle protègera.
Elle a sauvé bien des âmes ;
Et je ne doute absolument pas
Qu’un jour j’aurai bon heur,
Car de sa grande douceur
Il n’est personne qui puisse vous parler. (…)]

Par jardinbaroque
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Dimanche 23 septembre 2007

Le culte marial connut, au Moyen Âge, une faveur qui n’a été sérieusement écornée qu’avec l’émergence des idées de la Réforme, à partir de 1517, sous l’impulsion de Martin Luther (1483-1546). Voici, le temps de quelques billets, un aperçu, aussi bref que subjectif, de la dévotion envers Marie, secours des humbles à la recherche d’une mère propre à les consoler de la douleur d’exister.

 

simonemartiniviergemisericorde.jpg
Simone MARTINI (c.1284-1344)
Vierge de miséricorde, c.1308-1310.
Détrempe sur bois, Sienne, Pinacoteca nazionale.


 
 « Vergine Madre, figlia del tuo figlio,
umile e alta più che creatura,
termine fisso d’etterno consiglio,
tu se’ colei che l’umana natura
nobilitasti sì, che ’l suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura.
Nel ventre tuo si raccese l’amore,
per lo cui caldo ne l’etterna pace
così è germinato questo fiore.
Qui se’ a noi meridïana face
di caritate, e giuso, intra ’ mortali,
se’ di speranza fontana vivace.
Donna, se’ tanto grande e tanto vali,
che qual vuol grazia e a te non ricorre,
sua disïanza vuol volar sanz’ali.
La tua benignità non pur soccorre
a chi domanda, ma molte fïate
liberamente al dimandar precorre.
In te misericordia, in te pietate,
in te magnificenza, in te s’aduna
quantunque in creatura è di bontate. (…) »
Dante ALIGHIERI (1265-1321),
Paradiso, Canto XXXIII, 1-21 (1306-1321).
 
 
Musique
 :

Die ti salvi Regina, extrait du manuscrit Magliabechiano
BR 18 conservé à Florence (début XIVe siècle).

LA REVERDIE
 

Extrait de :
lareverdielaude.jpg Laude di Sancta Maria, veillée de chants de dévotion dans l’Italie des Communes. 1 CD Arcana A34.

 
[Texte chanté (original et traduction) :

Die ti salvi, regina misericordiosa et avocata delli peccatori.
Tu se’ luminatrice delli intenebrati, sol per la scuritade del peccato. O vera genitrice, per te sian rivocati tutti gli erranti ch’ erran trangosciati sol per la lor fallença : tornali a penitença dando a llor cognoscença di ben fare.
 

Que Dieu te sauve, reine miséricordieuse et messagère des pécheurs.
Tu es la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, à cause même de la noirceur du péché. O véritable mère, par toi que soient rappelés tous les errants qui errent remplis d’angoisse à cause même de leur erreur : ramène-les à la pénitence en leur donnant la connaissance du bien faire.

 
Traduction du texte de Dante :
 

« Vierge mère, fille de ton Fils,
humble et haute plus que créature,
terme arrêté d’un éternel conseil,
tu es celle qui as tant ennobli
l’humaine nature, que son créateur
daigna se faire sa créature.
En ton ventre se ralluma l’amour,
par la chaleur duquel dans l’éternelle paix
ainsi a éclos cette fleur.
Ici, pour nous, tu es en son midi le flambeau
de la charité, et en bas, parmi les mortels,
tu es la vive fontaine d’espérance.
Dame, tu es si grande, et de valeur si haute,
que celui qui désire la grâce et à toi ne recourt point,
son désir veut voler sans ailes.
Ta bonté non seulement secourt qui demande,
mais d’elle-même, souvent, prévient la demande.
En toi miséricorde, en toi pitié,
en toi magnificence, en toi se rassemble
tout ce que dans les créatures il y a de bonté. »
]

Par jardinbaroque
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