Certains musées semblent tellement faire corps avec les
collections qu’ils abritent, qu’en distordant la réalité, on pourrait presque croire qu’ils ont été conçus pour ce futur usage. Ainsi en est-il d’un couvent de Dominicaines fondé à Colmar au
XIIIe siècle, déserté après la Révolution française et sauvé de justesse du démantèlement par la création de la fondation Schongauer en 1847. En 1848, on dépose en ces lieux où soufflait l’esprit
une mosaïque gallo-romaine, puis, en 1852, c’est au tour des saisies révolutionnaires d’y trouver refuge. Le 3 avril 1853, le musée d’Unterlinden ouvre ses portes au public.
Il est célèbre pour abriter le polyptyque peint pour
la commanderie des Antonins d’Issenheim par le mystérieux Mathis Gothart Nithart (c.1475/80-1528), dont le nom même est sujet à conjectures, mais qui a connu une éclatante renommée posthume
sous le surnom de Grünewald, qu’un historien d’art lui a donné, de façon quelque peu arbitraire, en 1675. Le visiteur n’y découvre cependant pas que ce chef d’œuvre ; lieu
« ouvert », Unterlinden abrite, en effet et entre autres, des collections d’art des XIXe et XXe siècle, une collection archéologique, ainsi que de passionnantes salles dédiées aux
arts décoratifs et populaires. Cependant, une des spécificités essentielles du musée est d’offrir un large panorama de tout un périmètre artistique qui a été, du moins en France, largement et
malheureusement relégué dans l’ombre d’une Italie portée au pinacle : l’art rhénan, et, plus précisément celui du Rhin supérieur aux XVe et XVIe siècles.
Il ne saurait, bien entendu, être question ici de dénier la paternité de ce que l’on a nommé
Renaissance à la péninsule italienne, pas plus que qu’on ne saurait contester que les artistes rhénans se sont intéressés plus tardivement que d’autres aux nouveautés venues d’Italie. Jusqu’au
milieu du XVIe siècle, où existaient encore des poches de résistance à l’art ultramontain, les contrées du Rhin supérieur ont volontairement continué à conserver des références
gothiques, que ce soit en peinture ou en sculpture. Ceci voudrait-il dire qu’ils sont en retard par rapport aux autres ? Certainement pas. La vision imposée par Giorgio Vasari (1511-1574),
selon laquelle, hors l’art italien, il n’était point, ou peu, de salut a, sur ce point, considérablement faussé les perspectives. Comme le notait très justement Ernest Renan :
« Maîtres de l’opinion aux XVIe et XVIIe siècles, les Italiens dispensèrent trop souvent la renommée selon leurs préventions ou leurs dédains » ("L'art du moyen âge" in Mélanges
d'histoire et de voyage, Paris, Calmann-Levy, 1878). Les réalisations italiennes sont, sans contredit, magnifiques, mais ne sont pas les seules à faire montre, durant cette période de
transition entre Moyen-Âge et Renaissance, d’un suprême degré d’inspiration et de raffinement.
Les billets à venir à la suite de celui-ci vous proposeront donc de partir, au travers d’une sélection d’œuvres choisies dans les splendides collections exposées au musée d’Unterlinden, à la découverte de l’art du Rhin supérieur, et de croiser des figures, telles celles de Gaspard Isenmann (c.1410?-c.1485?), Martin Schongauer (c.1450?-1491), Nicolas de Haguenau (c.1445?-après 1526?) ou Veit Wagner (actif de 1492 à 1520), qui, si elles n’ont pas acquis la célébrité de celles de Botticelli ou de Donatello, n’en sont pas moins tout aussi essentielles. S’ajoute à ces quelques noms préservés toute une foule d’artistes anonymes ; contrairement, en effet, à l’habitude prise en Italie dès le XIIIe siècle, la signature d’une œuvre, même produite par un maître éminent, était rarement de mise, dans les contrées rhénanes, avant le milieu du XVe siècle, marque indubitable que l’esprit médiéval, tendant à faire primer la réalisation sur son créateur, y avait encore cours.
Ouvert tous les jours de mai à octobre, de 09 heures à 18 heures.
Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures, de novembre à avril. Fermé les 1er janvier, 1er mai, 1er novembre et 25 décembre.
Accueil chaleureux, petite boutique proposant des cartes postales, des ouvrages d’art, ainsi que des reproductions du polyptyque d’Issenheim.
Anonyme : Groß Sehnen ich im Herzen trag,
extrait du Schedelsches Liederbuch, c.1460-67.
Il Curioso – Bernard BÖHM, direction.
Extrait de :
Musique au temps de Tilman Riemenschneider. 1 CD
Naxos 8.557138.
Le cloître du musée d’Unterlinden (août 2007).
Mathis Gothart Nithart, dit Grünewald (c.1475/80-1528) : Polyptyque d’Issenheim (vue générale).
Anonyme, Allemagne : La résurrection (détail), c.1460-1470. Huile sur bois.
Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553) : La mélancolie (détail), 1532. Huile sur bois.
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