« Car ilz ont nouvelle pratique
De faire frisque concordance
En haulte et en basse musique,
En fainte, en pause et en muance ;
Et ont pris de la contenance
Angloise, et ensuy Dompstable ;
Pour quoy merveilleuse plaisance
Rend leur chant joieux et notable. »
Les conflits et
les invasions qui constituent souvent leur douloureux corollaire ont parfois du bon. La guerre que l’on appelle « de Cent Ans » est demeurée, dans la mémoire collective, comme une des
périodes les plus sombres de l’histoire de France, avec, sur fond de peste noire, son cortège quasi-ininterrompu de déchirements, de privations, de mort. Pourtant, alors que les décennies
s’étendant du début du XVe siècle jusque dans les années 1430 vont se révéler comme une véritable asphyxie politique pour les forces en présence, les échanges culturels entre ces ennemis jurés
que sont Anglais et Français vont, eux, s’avérer particulièrement fructueux, particulièrement dans le domaine de la musique.
La
contenance angloise est un fascinant mélange de conservatisme et d’originalité. Les britanniques semblent avoir été, en effet, assez peu préoccupés par les recherches qui agitaient, sur
le continent, les théoriciens de l’Ars nova, et la forme, alors en vogue, du motet isorythmique, est, par exemple, quasiment absente du paysage musical anglais de l’époque. En revanche,
les compositeurs opèrent une fusion au départ improbable entre des formes désuètes, comme le conduit, et d’autres inspirées de la danse, comme le rondeau, transcendées par une pratique de la
polyphonie de plus en plus raffinée. Ils développent également, et c’est là un apport majeur, le parallélisme des voix en utilisant des intervalles jusqu’alors peu usités en France : la
tierce et la sixte. Ils obtiennent ainsi des structures très claires, d’une grande luminosité, douce et diffusive, loin de la rudesse des quartes et quintes majoritairement employées sur le
continent. Tout, dans ce style, semble aspiré vers le haut : l’ampleur du souffle s’y conjugue avec des mélodies ascendantes, l’ensemble tendant vers une consonance maximale.
Voici donc
l’héritage que vont diffuser, en France et au-delà, les œuvres de ce Dompstable dont parle Le Franc. Comme pour maints de ses contemporains, nous ignorons presque tout de John Dunstable
ou Dunstaple. Il est probablement né dans la ville du même nom, dans le Bedfordshire, peut-être vers 1390. On ne sait auprès de qui il se forme, mais il st certain que c’est un homme qui acquiert
une solide culture. Un manuscrit nous le décrit en qualité de musicien de John of Lancaster, duc de Bedford (1389-1435), régent du royaume de France en 1422. On en a parfois déduit qu’il a pu
séjourner sur le continent aux côtés de son maître, mais aucune preuve tangible n’étaie cette hypothèse, que l’on peut néanmoins estimer probable. Les musicologues estiment que les principales
œuvres de Dunstable datent des années 1410-1430, là encore, sans grande certitude ; ce qui est, en revanche, certain, c’est que la cinquantaine d’œuvres conservée sous son nom n’est qu’une
partie d’une production sans doute plus abondante. Il semble que Dunstable se soit plus ou moins désintéressé de la musique vers la fin de sa vie pour se consacrer à l’astrologie, sujet sur
lequel il laisse au moins deux traités (1438 et 1441). Il meurt à Londres le 24 décembre 1453, et est enterré en l’église St Stephen Walbrook, où une copie de son épitaphe se trouve toujours
(l’original a disparu avec l’église lors du Grand incendie de 1666).
On imagine
aujourd’hui difficilement la popularité dont a pu jouir Dunstable, tant il existe, en France, un préjugé défavorable attaché à la musique venue d’Angleterre. Pourtant, la présence de nombreuses
œuvres de Dunstable dans des manuscrits français, italiens, mais aussi allemands (Buxheimer Orgelbuch, c.1460-1470), prouve à quel point la diffusion de sa musique était importante. Les
alliances politiques de son maître avec la brillante Cour de Bourgogne, véritable creuset dont l’influence va se révéler cruciale pour l’histoire de la musique, puisque s’y forme l’idiome
franco-flamand qui va s’épanouir pendant un siècle dans des constructions polyphoniques de plus en plus osées, ont été déterminantes dans la propagation de la contenance angloise dans
une grande partie de l’Europe. Pour comprendre le succès qu’a connu ce nouveau style, il faut savoir que dans le dernier quart du XIVe siècle, les musiciens de Cour ont développé, sur la base des
trouvailles de l’Ars nova, un art d’un raffinement si extrême qu’il n’évite pas toujours, à force d’intellectualisme et de complexité, une certaine préciosité. Cet Ars subtilior
(« art plus subtil »), foncièrement élitiste, va se trouver de plus en plus en décalage avec une époque déjà touchée par les premiers frémissements de la Renaissance, dont l’esprit
exige clarté et équilibre des proportions. Le terrain était donc prêt pour accueillir une musique empreinte de plus de souplesse et de fluidité, plus intelligible et directe. En ce sens, on
imagine sans mal que les œuvres de Dunstable, révélant une maîtrise des techniques de composition reconnues à son époque, comme, par exemple, l’isorythmie, tout en y apportant cette manière
anglaise souple et lumineuse, soient apparues comme une voie nouvelle à suivre. Pour finir, il semble, en l’état actuel des connaissances musicologiques, que l’on doive à Dunstable l’invention de
la messe sur cantus firmus [composition polyphonique basée sur une mélodie préexistante], forme cyclique qui deviendra un standard de composition vers le milieu du XVe siècle. On peut
aussi supposer qu’il a largement contribué à la diffusion de la technique du faux-bourdon [suite d’intervalles de tierces et de sixtes en parallèle], formalisé en Angleterre dès le XIIIe siècle,
mais dont la première mention apparaît dans l’introduction de la Missa sancti Jacobi (c.1426-1428) de Guillaume Dufay.
Les lecteurs qui souhaiteraient effectuer une écoute chronologique, afin de percevoir le tissu d’influences d’un morceau à un autre, sont invités à écouter les extraits dans l’ordre suivant : 2, 1 et 3.
1. John DUNSTABLE (c.1390-1453) :
Tonus Peregrinus – Anthony PITTS, direction.
Sweet harmony, messes et motets. 1 CD Naxos 8.557341.
Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
3. Guillaume DUFAY (c.1397-1474) :
4. Maître de Bedford et atelier, Heures de Bedford (Paris, c.1423) : La légende des Fleurs de Lys (détail). Londres, British Library, Add. MS 18850, f.288v.
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