Musica humana

Dimanche 9 septembre 2007



« Car ilz ont nouvelle pratique
De faire frisque concordance
En haulte et en basse musique,
En fainte, en pause et en muance ;
Et ont pris de la contenance
Angloise, et ensuy Dompstable ;
Pour quoy merveilleuse plaisance
Rend leur chant joieux et notable. »

Martin LE FRANC (c.1395?-c.1460?), Le Champion des dames (c.1440).
 

harley2278battle.jpg Les conflits et les invasions qui constituent souvent leur douloureux corollaire ont parfois du bon. La guerre que l’on appelle « de Cent Ans » est demeurée, dans la mémoire collective, comme une des périodes les plus sombres de l’histoire de France, avec, sur fond de peste noire, son cortège quasi-ininterrompu de déchirements, de privations, de mort. Pourtant, alors que les décennies s’étendant du début du XVe siècle jusque dans les années 1430 vont se révéler comme une véritable asphyxie politique pour les forces en présence, les échanges culturels entre ces ennemis jurés que sont Anglais et Français vont, eux, s’avérer particulièrement fructueux, particulièrement dans le domaine de la musique.

 
Le poète Martin Le Franc, cité ci-dessus, parlant de deux des musiciens les plus illustres de son époque, Guillaume Dufay (c.1397-1474) et Gilles Binchois (c.1400-1460), nous apprend qu’ils ont été influencés par la contenance angloise – nous dirions aujourd’hui « le style britannique » – dont le plus illustre représentant, que cite Le Franc, est alors un certain Dompstable. En dépit des problèmes, sans doute assez insolubles, que pose l’interprétation historique de ces quelques vers, ils ont le mérite de matérialiser l’inversion des échanges d’influences entre la France et l’Angleterre, survenue au cours de la première moitié du XVe siècle. En effet, jusqu’à cette époque, c’est la brillante musique continentale, notamment celle développée autour de l’École de Notre Dame entre le dernier quart du XIIe et la première moitié du XIIIe siècle, qui s’exportait. Assimilées par les compositeurs du crû, les influences françaises vont se mêler à certaines originalités insulaires pour finir par s’organiser en un style idiomatique dont on trouve les premières formes tangibles au début du XIVe siècle, le caractère extrêmement lacunaire des sources ne permettant pas de déterminer si l’émergence de ce style est, ou non, antérieure.
harley2278prayer.jpg La contenance angloise est un fascinant mélange de conservatisme et d’originalité. Les britanniques semblent avoir été, en effet, assez peu préoccupés par les recherches qui agitaient, sur le continent, les théoriciens de l’Ars nova, et la forme, alors en vogue, du motet isorythmique, est, par exemple, quasiment absente du paysage musical anglais de l’époque. En revanche, les compositeurs opèrent une fusion au départ improbable entre des formes désuètes, comme le conduit, et d’autres inspirées de la danse, comme le rondeau, transcendées par une pratique de la polyphonie de plus en plus raffinée. Ils développent également, et c’est là un apport majeur, le parallélisme des voix en utilisant des intervalles jusqu’alors peu usités en France : la tierce et la sixte. Ils obtiennent ainsi des structures très claires, d’une grande luminosité, douce et diffusive, loin de la rudesse des quartes et quintes majoritairement employées sur le continent. Tout, dans ce style, semble aspiré vers le haut : l’ampleur du souffle s’y conjugue avec des mélodies ascendantes, l’ensemble tendant vers une consonance maximale.
 

oldhallmsdunstable.jpg Voici donc l’héritage que vont diffuser, en France et au-delà, les œuvres de ce Dompstable dont parle Le Franc. Comme pour maints de ses contemporains, nous ignorons presque tout de John Dunstable ou Dunstaple. Il est probablement né dans la ville du même nom, dans le Bedfordshire, peut-être vers 1390. On ne sait auprès de qui il se forme, mais il st certain que c’est un homme qui acquiert une solide culture. Un manuscrit nous le décrit en qualité de musicien de John of Lancaster, duc de Bedford (1389-1435), régent du royaume de France en 1422. On en a parfois déduit qu’il a pu séjourner sur le continent aux côtés de son maître, mais aucune preuve tangible n’étaie cette hypothèse, que l’on peut néanmoins estimer probable. Les musicologues estiment que les principales œuvres de Dunstable datent des années 1410-1430, là encore, sans grande certitude ; ce qui est, en revanche, certain, c’est que la cinquantaine d’œuvres conservée sous son nom n’est qu’une partie d’une production sans doute plus abondante. Il semble que Dunstable se soit plus ou moins désintéressé de la musique vers la fin de sa vie pour se consacrer à l’astrologie, sujet sur lequel il laisse au moins deux traités (1438 et 1441). Il meurt à Londres le 24 décembre 1453, et est enterré en l’église St Stephen Walbrook, où une copie de son épitaphe se trouve toujours (l’original a disparu avec l’église lors du Grand incendie de 1666).
 

bedfordhourslys.jpg On imagine aujourd’hui difficilement la popularité dont a pu jouir Dunstable, tant il existe, en France, un préjugé défavorable attaché à la musique venue d’Angleterre. Pourtant, la présence de nombreuses œuvres de Dunstable dans des manuscrits français, italiens, mais aussi allemands (Buxheimer Orgelbuch, c.1460-1470), prouve à quel point la diffusion de sa musique était importante. Les alliances politiques de son maître avec la brillante Cour de Bourgogne, véritable creuset dont l’influence va se révéler cruciale pour l’histoire de la musique, puisque s’y forme l’idiome franco-flamand qui va s’épanouir pendant un siècle dans des constructions polyphoniques de plus en plus osées, ont été déterminantes dans la propagation de la contenance angloise dans une grande partie de l’Europe. Pour comprendre le succès qu’a connu ce nouveau style, il faut savoir que dans le dernier quart du XIVe siècle, les musiciens de Cour ont développé, sur la base des trouvailles de l’Ars nova, un art d’un raffinement si extrême qu’il n’évite pas toujours, à force d’intellectualisme et de complexité, une certaine préciosité. Cet Ars subtilior (« art plus subtil »), foncièrement élitiste, va se trouver de plus en plus en décalage avec une époque déjà touchée par les premiers frémissements de la Renaissance, dont l’esprit exige clarté et équilibre des proportions. Le terrain était donc prêt pour accueillir une musique empreinte de plus de souplesse et de fluidité, plus intelligible et directe. En ce sens, on imagine sans mal que les œuvres de Dunstable, révélant une maîtrise des techniques de composition reconnues à son époque, comme, par exemple, l’isorythmie, tout en y apportant cette manière anglaise souple et lumineuse, soient apparues comme une voie nouvelle à suivre. Pour finir, il semble, en l’état actuel des connaissances musicologiques, que l’on doive à Dunstable l’invention de la messe sur cantus firmus [composition polyphonique basée sur une mélodie préexistante], forme cyclique qui deviendra un standard de composition vers le milieu du XVe siècle. On peut aussi supposer qu’il a largement contribué à la diffusion de la technique du faux-bourdon [suite d’intervalles de tierces et de sixtes en parallèle], formalisé en Angleterre dès le XIIIe siècle, mais dont la première mention apparaît dans l’introduction de la Missa sancti Jacobi (c.1426-1428) de Guillaume Dufay.
 
Par delà, donc, le fracas des batailles et la bassesse des manœuvres politiques, on a vu à quel point l’apport des musiciens d’outre-manche a été déterminant dans la formation d’une langue musicale proprement européenne. S’il n’a été question ici que du seul John Dunstable dont l’œuvre représente une sorte de parfait exemple de la contenance angloise, il ne faut, néanmoins, pas oublier qu’il existe toute une génération de compositeurs dont le talent s’est diffusé bien au-delà de leur île, tels Leonel Power (1380?-1445), Pycard (début du XVe siècle) et une foule d’anonymes, forgeant le goût musical de leur époque. Sans la contribution de ce génie spécifiquement insulaire, on peut gager que le visage de la musique occidentale n’aurait pas été le même, et qu’il n’aurait certainement pas été aussi séduisant.
 
Extraits musicaux :

Les lecteurs qui souhaiteraient effectuer une écoute chronologique, afin de percevoir le tissu d’influences d’un morceau à un autre, sont invités à écouter les extraits dans l’ordre suivant : 2, 1 et 3.

1. John DUNSTABLE (c.1390-1453) :
Agnus Dei, JD14.

Tonus Peregrinus – Anthony PITTS, direction.
 
Extrait de :
dunstabletonusperegrinus.jpg Sweet harmony, messes et motets. 1 CD Naxos 8.557341.

 

2. Anonyme anglais, XIVe siècle :
 Agnus Dei.
 
 

 

Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
 
Extrait de :
honisoitquimalypense.JPG Honi soit qui mal y pense ! Polyphonies des chapelles royales anglaises (1328-1410). 1 CD Alpha 022.


3. Guillaume DUFAY (c.1397-1474) :

Missa Se la face ay pale (c.1452-1458) : Agnus Dei.


Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
 
Extrait de :
dufayselaface.JPG Missa Se la face ay pale. 1 CD Alpha 051.
 
Illustrations :

John Lydgate, Vies des saints Edmond et Fremont. Angleterre, entre 1434 et 1439. Londres, British Library, MS Harley 2278 :
1. Scène de bataille.
2. Scène de prière.
 
3. Manuscrit Old Hall : Veni Sancte Spiritus, motet de John Dunstable. Livre de chœur compilé en Angleterre, vraisemblablement entre 1415 et 1421. Londres, British Library Add. MS 57950, ff.55v-56.

4. Maître de Bedford et atelier, Heures de Bedford (Paris, c.1423) : La légende des Fleurs de Lys (détail). Londres, British Library, Add. MS 18850, f.288v.
Par jardinbaroque
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